Un dîner en famille :

Kabala_et_l_EuphrateKabala est un petit village dans les pistachiers. Toits terrasse serrés les uns contre les autres où le beau vert vif des pistachiers lance sa respiration, cour d'école où s'ébrouent des enfants, minaret pointu dressé vers le ciel, Photo.

Nous longeons Kabala en nous rendant à Rum Kale, forteresse en ruine bâtie dans un méandre de l'Euphrate.

Soudain, à un virage de la route, il est là le fleuve et l'enfance de nos leçons d'histoire résonne en nous : qui pourrait oublier le Tigre et l'Euphrate, ces deux frères jumeaux qui n'allaient jamais l'un sans l'autre?

Le voilà l'Euphrate, paresseux et large, infiniment bleu, poussant ses méandres dans le plateau rocheux qu'il a patiemment creusé. Dans l'un d'eux l'homme y a bâti Rum Kale dont il subsiste aujourd'hui de majestueuses ruines. De la rive, elles nous font face dans un arrondi d'eau presque parfait.

Le parking surplombe quelques bateaux amarrés pour la promenade des touristes et un grand ponton de bois clapote doucement invitant à la méditation autour d'un çay.


Plus tard.


Remontant d'un escalier creusé dans le talus, un homme apparaît soudain à côté du camion où nous sommes en train d'étendre une sommaire lessive:

«- Merhaba!

- Merhaba!

- sormak istediyiniz varmi ?

- ???? »

Sourires, gestes, début de conversation entre un turc qui ne parle que turc et deux femmes qui ne parlent pas turc. Il faut de la créativité pour se faire comprendre et le dictionnaire de notre petit livre « parler le truc en voyage » est rempli de lacunes, mais Numan est un homme patient et il a son idée en tête : nous inviter chez lui.

Sur mon carnet il écrit les phrases qu'il nous prononce comme si l'écrit allait rendre plus compréhensible son souhait! N'empêche, pas si bête … ça nous permet d'aller à une pêche correcte dans le dico!

Est-ce la douceur de son sourire? Les deux jolies noisettes vertes de ses yeux?

Nous prenons le temps de le comprendre. Environ une demie-heure quand même!

Nos projets pour la nuit n'étant pas encore très précis (nous sommes assez éloignées d'une ville et il semble que nous ne pouvons pas rester sur ce parking), nous acceptons l'invitation et essayons de fixer rendez-vous à Numan : il est 17h30, nous serons à Kasaba, à deux ou trois kilomètres de là, à 19h.

Il semble comprendre et nous propose un çay sur le ponton, que nous acceptons aussi, rite quasi incontournable.


Nous ne saurons pas ce que Numan a compris de l'histoire des 19h mais une chose est sûre, il nous attend, ne bougera pas de là sans nous!

Nous espérions avoir un moment pour profiter en toute quiétude de cette fin d'après-midi délicieuse … las! ce sera une autre fois, ailleurs …


Suivant la R12 break de Numan (voiture fétiche en Turquie) nous remontons au village des pistachiers et nous garons le long de sa maison. les_toits_du_village

Un portail de fer coloré, une rigole de purin à enjamber et nous gravissons les marches d'un minuscule escalier de béton qui nous conduit à l'étage où nous attend sa famille, prévenue par portable depuis le ponton.

« Merhaba, merhaba! » La femme de Numan nous tend la main dans un grand sourire, ses enfants nous l'embrasse avant de la porter à leur front. Ils sont 4, entre 3 et 13 ans. Une fille, Seher, dont Ramazan 3 ans ne quittera pas la hanche et 3 garçons. Mustafa et Fevzi, les deux aînés ont un visage doux et calme, ils iront plus tard nous cueillir un superbe bouquet de roses, offert avec timidité.


la_famille_Kilin_Nous dînons là, dans cette petite maison de la campagne turque, à 50 kms de la frontière Syrienne. Comme les autres ici elle est cubique, en béton en partie chaulé et l'habitation se situe à l'étage, le rez de chaussée étant réservé aux animaux. Sur le toit terrasse où nous accédons par une passerelle branlante sèchent des bouses de vaches rondes de la taille d'un grand plat : elles serviront de combustible pour la cuisine, sans doute de chauffage l'hiver.

Seher_et_RamazanSous l'auvent d'herbe qui abrite du soleil nous avons une belle vue sur les maisons alentour, des gens nous font des signes de leurs terrasses, un enfant se cache, trop surpris de nous découvrir peut-être. Ceux de notre hôte, intéressés malgré leur timidité nous entourent, nous parlent, nous sourient, le temps passe avec tranquillité malgré le barrage de la langue … Je prends des photos, Seher, Islim et Rabiya dessinent dans mon carnet, le grand-père passe nous voir puis quelques voisines …

le_repas

Le repas est servi dans la pièce qui sans doute sert aussi de chambre la nuit.

Mur blanc, nu, des matelas en banquettes, un vieux poste de télévision, une toile cirée par terre sur laquelle nous partageons les plats préparés par la femme de Numan. Seul le plus jeune des enfants est là, réclamant à piocher du poulet dans l'une des assiettes. Le plat est assez pimenté mais il a l'air habitué!


Nous regagnons le camion un peu plus tard; la femme de Numan, les voisines, les enfants le visitent avec régal. Les yeux de Seher pétillent « süper!süper! » dit-elle en désignant tout à ses copines!

La nuit tombe lentement tandis que les hommes, installés à quelques mètres sur des chaises commentent leurs journées, parlent de nous peut-être …


S, Damlacik, 29 avril.

Au sommet du Nemrut

Nous suivons le cours de l'Euphrate en direction du nord et traversons Adiyaman puis Kahta. Dans cette ville, nous pensons faire quelques courses mais des travaux laissent la rue principale à moitié éventrée. Il a plu récemment et il est impossible d'accéder aux commerces sans se mettre de la boue jusqu'au dessus des chaussures. De toute façon, nous ne pouvons nous stationner, et suivons le flot de véhicules. La ville est très animée, pleine de camionnettes, de minibus chargés de marchandises à l'intérieur comme à l'extérieur. Nous nous retrouvons de l'autre côté de la ville et devons faire demi-tour pour trouver notre direction : celle du Nemrut Dagi.

C'est sur le sommet du mont Nemrut (2150 mètres) qu'un roi mégalomane de la période pré-Statues_du_Nemrutromaine a fait tailler deux terrasses pour y installer des statues colossales et entre les deux a fait élever un tumulus de rocs concassés de 50 mètres de haut. Pour y arriver une route assez vertigineuse et particulièrement pentue nous obligera à plusieurs arrêts pour faire refroidir le moteur. (on monte les 15 km pratiquement tout le temps en première ! )

Plus on s'élève, plus le spectacle est éblouissant.

Nous passerons la nuit au sommet avec l'autorisation des gardiens du site.

Finalement, plus que les statues elles-mêmes c'est le paysage immense à contempler qui me fascine.

Vue_du_Nemrut_corrig_eEn effet, du sommet, on a une vue sur toute la chaîne des montagnes de l'Anti-Taurus, au loin vers l'est, l'immense courbe de l'Euphrate qui s'étale dans des plaines vallonnées, des rivières qui serpentent au milieu des cultures. Les nuages qui défilent lentement laissent filtrer une lumière toujours différente.

Paysage grandiose .

D. le 30 avril